Arrêtons d’aider Haïti – 3. La République des ONGs
Written by Stéphanie // juillet 17, 2010 // Politique Internationale // 2 Comments
Certains me reprochent de soulever des problèmes sans apporter de solutions. Ça vous rend inconfortable? Tant mieux! C’est ce qu’il faut. C’est ce qu’on appelle la dissonance cognitive1 . Un inconfort causé par un stimulus ou une information nouvelle qui va à l’encontre de tout ce que l’on connaît, ce à quoi on est bien habitué. Hélas, face à une dissonance cognitive la plupart d’entre nous préfèrent ignorer la nouvelle information. Et répondre par « oui, mais… ».
Allons plus loin dans l’inconfort… Ce que je propose ici, ce n’est pas une solution toute faite mais bien qu’on arrête de continuer à donner comme on l’a fait jusque-là. Nous devons nous forcer à comprendre où mettre l’argent plutôt que d’en balancer comme ça sans se poser de questions parce que ça allège notre conscience, parce qu’on veut bien faire de la philantropie mais faudrait pas que ça dérange trop non plus. Dans le cas d’Haïti, continuer à donner les yeux fermés aura des répercussions aussi dramatiques, sinon plus, que donner au delà des millions déjà reçus.
Nous devons repenser en profondeur la structure même du fonctionnement de notre aide internationale. Nous devons arrêter de nous donner bonne conscience en répétant les mêmes erreurs ad nauseam. Haïti va très mal depuis des décennies et ce n’est pas juste en reconstruisant une capitale perdue que les problèmes structurels vont disparaître comme par magie et que tout va s’arranger.
Magali Getrey de PADEM annonçait récemment que « la notion moderne d’humanitaire a plus de cinquante ans maintenant, il serait temps qu’une coordination internationale réelle se mette en place, ainsi qu’un contrôle général sur les effets à long terme de ce qui est réalisé dans l’urgence. Il serait temps également que certaines grosses machines humanitaires (et je ne parle pas que des Nations Unies) prennent acte de leurs erreurs et les capitalisent pour cesser de les répéter dès qu’une nouvelle catastrophe ou un nouveau conflit surviennentt ». 2
Examinons le modèle d’intervention utilisé par des organismes comme la Croix Rouge ou Médecins Sans Frontières : Le staff expatrié (médecins, infirmiers et logisticiens engagés dans des pays occidentaux et envoyés pour de courtes durées) arrive dans un pays, montec des structures médicales parallèles à celles en place et gérées uniquement par des employés expatriés, les engagés locaux étant relégués aux tâches subalternes. Les soins sont évidemment gratuits. Résultat à court terme: les médecins locaux ne sont plus consultés et donc plus payés non plus. À long terme, la structure du système de santé local est encore plus affaibli après le départ de ces organisations.
De plus, le staff expatrié est mieux logé et nourri que le personnel médical local, ce qui laisse à la population comme un goût amer…. P-O-P est devenu un cauchemar de circulation causé par la présence de centaines de gros SUVs flambants neufs que ces ONGs ont achetés ou amenés (on compte dans ces conducteurs de gros diesels nauséabonds les cadres de l’ONU et de la Banque Mondiale).

Les ONGs en place en Haïti ont été sévèrement critiquées par un rapport de 2006 de l’Académie Nationale d’Administration Publique (ou NAPA), un organisme public indépendant basé à Washington. Vous me direz, peut on faire confiance aux Américains dans ce cas-ci? Vu comment ils y accusent la Banque Mondiale d’incompétence, je dirais que oui… Il y est indiqué clairement que depuis 16 ans l’aide internationale est largement gaspillée et n’atteint pas les Haïtiens. Le rapport3 incrimine notamment les donateurs qui ont été incapables d’utiliser un cadre adéquat pour décider des orientations des programmes d’aide, en privilégiant notamment des projets requérant une certaine stabilité économique et politique ce dont Haïti manque cruellement depuis des décennies.
Dans le monde, il se crée des ONGs tous les jours et certaines existent uniquement pour réparer ce que d’autres ONGs ont fait! Hallucinant, non?
Bientôt, nous parlerons des solutions possibles, mais pas tout de suite. Je vous laisse volontairement dans l’inconfort. Vous voulez aider Haïti? Avant de mettre la main à la poche, renseignez vous, lisez autre chose que la Presse, questionnez, critiquez, et surtout, enfoncez vous dans l’inconfort.
Voici quelques pistes, trouvez-en d’autres et partagez-les. Les commentaires sont aussi faits pour ça.
The Haïtian paper Le Nouvelliste
Q&A with Adam Davidson on Frontline
Blog on NGOs and the development in Haïti
Haïti and real estate by Alister Wm Macintyre sur Haitirewired.com
Haïti is the most pillaged country in the world in L’Humanité
Monsanto in Haïti in le Monde Diplomatique, Courrier International, on Haitirewired, and OtherWorlds.
A good fifty articles of interest on YoupHil.
The MADRE open letter asking for guarantees protecting the Haïtians.
Photo: Ben Depp pour BikeJuju





2 Comments on "Arrêtons d’aider Haïti – 3. La République des ONGs"
Merci Stéphanie de nous garder dans l’inconfort ! Je me suis toujours inquiétée lorsque je commence à me sentir confortable… Il me semble que c’est à ce moment que je cesse d’évoluer!
Pour compléter la lecture, voici un article de Marielle Pandolfi sur ce même thème de l’humanitaire, dans le cas du kosovo. Bonne lecture et Merci Stéphanie pour ton article!
http://www.erudit.org/revue/as/2002/v26/n1/000701ar.html