La lune en quartiers (Quartier 1- Épisode 3)
Written by Catherine // juillet 22, 2010 // Feuilletons, La lune en quartiers // No comments
La lune en quartiers (Quartier 1 – Épisode 3)
Une grande partie de l’enfance, puis l’adolescence de Loulette et de sa sœur Marianne, née 18 mois après sa sœur aînée, se passa dans les écoles où étaient mutés leurs parents et où Renée était souvent Secrétaire de mairie comme cela arrivait souvent aux maîtres d’écoles rurales. À l’école de Mondrainville, tout près de Caen , poste occupé au moment de la seconde guerre mondiale, ce qui comptait c’était le travail. Entre l’école, le secrétariat de mairie, les tenues à la loge maçonnique de Caen, l’engagement politique et social, il restait peu de temps pour les enfants qui avaient heureusement la chance d’être très entourées par leurs grand-mère et arrière grand-mère sur qui reposait le bon ordre du quotidien familial. Renée et Camille vivaient avant tout leur passion et se sentaient de bons parents comme ils se sentaient de bons enseignants. Les loisirs étaient consacrés au sport, en particulier pour Camille entraîneur de football, et au théâtre, les fêtes de fin d’année étant égayées par les opérettes et pièces de théâtre dans lesquelles Loulette et sa sœur Marianne tenaient des rôles de jeunes premières. Toute la commune « laïque » participait, les familles catholiques étant plutôt critiques vis-à-vis de ce couple dont la femme avait divorcé et qui avait une mauvaise influence sur la jeunesse locale aux yeux du curé.
Camille, dès le début de la seconde guerre mondiale, fut fait prisonnier et passa une grande partie du conflit dans un stalag allemand, au service des fermiers, sous-alimenté, enseignant aux détenus illettrés ce qu’il inculquait à ses élèves.
Renée s’étourdit, comme à son habitude, dans le travail, mais Loulette se rappelait cette époque difficile sur bien des plans comme une époque bénie où sa mère était plus proche de ses filles qu’auparavant, en présence de Camille.
Une famille rétrécie, que la mort de la grand-mère Gabrielle, en 1937, après celle de l’arrière grand-mère « Mère Line », amenuisait encore mais une famille qui s’entourait d’amis. La famille Duchemin dont les trois fils côtoyaient souvent les filles Douart, allait rester une référence tout au long du cheminement de ces familles unies. Le père Duchemin, propriétaire du moulin à blé de Mondrainville, s’appuyait sur Renée, secrétaire de la mairie à laquelle il était régulièrement réélu. Durant toute la guerre, Renée put compter sur la protection chaleureuse de ces compagnons de route, plus proches peut-être qu’une famille de sang.
Une autre famille, les Loyer, avait déjà pris place auprès de Renée et ses filles. Les deux femmes, institutrices remarquées du Calvados, s’étaient liées d’une amitié autant intellectuelle qu’intime qui ne se démentirait jamais. Michel, le fils unique, devint vite le jeune camarade, quasiment petit frère de Loulette et Marianne. Les voyages en Normandie , chaque été, permirent, après la guerre, les retrouvailles enthousiastes de ces ménages et de leurs enfants qui allaient toujours perpétuer, jusqu’aux petits-enfants, un attachement constant.
Le clan familial, maintenant essentiellement féminin, formait un cocon protecteur autour des deux adolescentes et les souvenirs évoqués par Loulette étaient même joyeux. Elle avait une admiration absolue pour sa mère, héroïne à ses yeux et plus encore lors d’une irruption de deux soldats allemands saouls essayant de grimper sur une échelle posée le long du mur de l’école pour atteindre la fenêtre de la chambre des deux sœurs qu’ils savaient dans un logement sans défense. Renée, n’écoutant que son courage, poussa de toutes ses forces les montants de l’échelle qui finit par basculer, faisant dégringoler les soldats. Cela aurait pu devenir dramatique si ceux-ci avaient forcé la porte de l’école mais Renée alla plus loin en allant exiger des excuses du responsable du casernement local de l’armée teutonne et en les obtenant, ce qui lui valut le respect de l’occupant comme des occupés. D’autant qu’elle avait suivi des cours de secourisme et prodiguait, en plus de ses nombreuses occupations, les soins aux administrés de sa commune. Loulette voyait en sa mère une Mère Courage qui devait la décevoir au retour de Camille , considérablement affaibli, devenu le héros de cette femme tant admirée par sa fille aînée mais qui allait encore la négliger pour se consacrer à celui que Loulette n’osait désigner comme son tourmenteur.
Élève moyenne, admise à l’école primaire supérieure, Loulette n’obtint pas son brevet supérieur, sanction des trois dernières années d’études secondaires, plus préoccupée de retourner au plus vite près de sa mère et ses grands-mères, en pleine guerre, que de passer des examens. Mais la demande importante d’instituteurs avait fait admettre comme suppléants les jeunes gens ayant au moins fréquenté la terminale du cycle secondaire, même sans en avoir le diplôme. Loulette pouvait donc prendre le chemin emprunté depuis plusieurs générations, celui de l’enseignement public.
La fin de la guerre, dans ce village tout proche des plages du débarquement, les verra tous fuir sous les bombes, leur logement dévasté à leur retour, les précieux livres et objets de famille pillés ou éparpillés dans les décombres dus aux bombardements alliés. Au sein de la mythologie familiale, le rappel de tout ce qui fut perdu au moment du débarquement, les décisions qui furent prises en conséquence, l’aura de victime dont se paraient mes grands-parents maternels, furent prétextes à de nombreux fous rires dès que le refrain du « débarquement » était abordé. Mes parents n’étaient pas dupes du fait que leurs ascendants avaient trouvé un bon motif pour justifier toute attitude ultérieure, en particulier la pingrerie et la mesquinerie souvent manifestée par Camille . La fable qui veut qu’on reconnaisse sa qualité de Normand à un bébé s’il reste accroché au plafond quand on l’y lance, puisqu’il a les doigts « crochus » notoires des avares, s’appliquait tout à fait à ce grand-père près de ses sous.
Avant ces évènements traumatisants pour toute la famille un nouveau venu était arrivé au sein de cette cellule familiale composée de cinq femmes : Pierre, mon père…











