Exil Zaïrois

Written by  //  juillet 20, 2010  //  Le deuil  //  No comments

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Un perte implique un deuil. Nous passons tous par des pertes, mais nous ne pouvons pas toujours en faire le deuil. Je ne suis pas sûre d’avoir fait le deuil d’une de mes pertes. Je pense que c’est toujours là, entre le deuil et la nostalgie.

Au lieu de garder tout cela en dedans, j’ai décidé d’écrire l’histoire d’une des plus grosses déceptions de ma vie, quand j’ai quitté le pays où je me suis sentie le plus à l’aise, au Zaïre (maintenant appelé République Démocratique du Congo, mais elle sera désignée par son ancien nom ici) . Est-ce que le deuil peut être aidé à travers l’écriture?

Mes parents, mon frère et notre chien avons déménagé à Kinshasa, Zaïre quand j’avais 9 ans. Nous nous sommes installés dans notre grande maison avec piscine, entourée de goyaviers et bougainvillées, avec la chaleur constante. J’ai commencé l’école (6ème, Lyçée Français René Descartes) et je me suis fait beaucoup d’amis rapidement. Mon père a commencé un travail qui a été très intéressant pour lui, et ma mère, qui avait quitté son travail en Belgique, pouvait enfin se reposer après avoir mis au monde le plus insomniaque des bébés, mon frère, qui avait environ 16 mois quand nous sommes arrivés.

Nous vivions une vie très facile, très “luxueuse”, nous avions une cuisinière, une nourrice, une femme de ménage, c’était vraiment le luxe pour nous, même si nous n’avions pas vécu dans la rue en Belgique. L’école était géniale, nous avions une équipe d’enseignants qui étaient les meilleurs et les plus motivés que nous ayons jamais vus dans un système scolaire. Les classes n’avaient lieu que le matin, de 7h30 à 13 heures, du lundi au samedi. Nous avions des activités dans l’après-midi (organisée par les supers enseignants!), alors en plus de mes leçons de piano (qui, pour ceux qui ne me connaissent pas, étaient très importantes pour moi) je faisais des claquettes, de la danse jazz, du swing acrobatique, de la natation, du volley-ball, de la peinture sur soie, des cours de théatre et j’en oublie probablement d’autres. Nous en faisions beaucoup pour des enfants si jeunes, mais nous nous régalions, nous étions un groupe très uni ! Inutile de dire que la vie était extraordinaire là-bas pour moi! Nous avons passé une très belle première année, la deuxième année semblait aller aussi bien, mais nous avons dû retourner en Europe au milieu de l’année scolaire parce que mon père était malade et devait être hospitalisé. Tout s’est bien rétabli, rien de grave à la fin.

Quand nous sommes revenus pour notre troisième année, j’ai posé mes sacs à côté de mon lit et j’ai eu l’étrange pressentiment que nous n’allions pas rester longtemps. En fait, j’avais raison, car deux semaines plus tard, une révolte a éclaté et nous avons été évacués à Brazzaville (de l’autre côté du fleuve Congo, face à Kinshasa, Brazzaville est la capitale de la République du Congo).

Ma mère, mon frère et moi avons été contraints de retourner en Europe, où j’ai terminé l’année scolaire une fois de plus, dans le but de rentrer à la maison après l’été puisque les choses s’étaient améliorées un peu plus au Zaïre.

Donc nous sommes retournés à Kinshasa, où les choses s’étaient dégradées après les événements qui avaient eu lieu l’année précédente. La ville avait été pillée, notre école avait été fermée. Mais malgré le peu d’élèves qui étaient revenus, des bénévoles et des parents ont ouvert une école très réduite. C’était la 3ème pour moi. Tous mes (très peu) amis et moi étions si proches, il y avait des moments où les tensions politiques s’intensifiaient, et nous étions forcés de rester à la maison, mais nous trouvions des moyens de passer ces jours là chez les uns chez les autres. Rien ne pouvait aller mal pour nous!

Mais c’est arrivé… une fois de plus…

Les pillages ont recommencé, plus intensément que la première fois et nous étions barricadés dans notre maison, en attendant que cela s’arrête. Après 3 jours, ça continuait. Nous avons dû être déplacés vers un lieu de rassemblement qui été la résidence de l’ambassadeur de France, qui venait d’être tué. Il y avait 650 personnes qui attendaient là, une femme a même accouché pendant que nous attendions tous. Après quelques jours sans douche, des rations militaires et de la peur, les militaires français ont organisé un convoi pour nous emmener à la plage pour nous évacuer (encore) à Brazzaville….

Pendant que l’on nous triait et que nous nous entassions dans des fourgons, ma priorité était de protéger mon petit frère car certaines personnes paniquées étaient prêtes à marcher sur lui. C’est drôle de voir que dans ce genre de situation, le vrai visage des gens apparaît!

Ma mère, mon frère et moi avons été rapidement mis dans un van, et j’ai tourné la tête comme on commençait à avancer. Là, j’ai vu que mon père n’était pas des nôtres. Ce fut mon premier véritable chagrin. Ils ont fermé les portes sur lui alors qu’il parlait sur les nombreux talkies-walkies pour faire son travail : rassembler et évacuer les personnes qui travaillaient sous ses ordres. Il ne m’avait pas dit qu’il ne venait pas. Mais je tenais mon frère et je ne pouvais pas me laisser aller, je ne pouvais pas non plus faire ça à ma mère qui devait nous protéger à nouveau, seule. J’ai donc pris une respiration et j’ai regardé le désastre dans le petit peu de fenêtre qui était dégagée devant mes yeux….
J’ai vu la ville que j’aimais dévastée, magasins éventrés et poubelles partout par terre, les fenêtres brisées, et même un cadavre, un enfant avec une machette à la tête et du sang partout autour de lui. J’ai pensé à notre nounou, Ado, et je me demandais comment elle et sa famille s’en sortaient. Je me sentais mal de les laisser là …. J’avais la chance d’être évacuée, d’être en santé et protégée, et ils devaient rester là. Je savais qu’ils étaient à l’abri parce qu’ils avaient été en mesure de faire passer des nouvelles. Mais tout de même, comment pouvais-je être triste de quitter mon luxe et mon père quand Ado et sa famille étaient là, au milieu des saccages, sans toutes les ressources que j’avais ?

Assise, ensuite, sur le bac, à l’air libre, je regardais Kinshasa devenir de plus en plus petite, et je savais que je n’y retournerai pas. C’était l’endroit où je me sentais le plus chez moi, où j’aurais voulu passer un peu plus de temps.

Je ne sais pas si j’ai fait mon deuil de cette situation. Cela fait presque 20 ans. Mais quand j’y pense j’ai toujours la gorge qui me serre un peu. La semaine dernière, nous sommes allés à un concert dans le parc, c’était un groupe de Kinshasa. J’étais tellement “chez moi”, et pourtant, j’étais triste. Était-ce de la nostalgie ou tout simplement le fait que tout ce que j’ai essayé afin de faire mon deuil de ce pays n’a jamais marché ?
J’ai suivi un traitement psy “normal” avec un psychothérapeute “normal”. J’ai aussi fait de l’EMDR, qui je pense a aidé, ou du moins je n’ai plus besoin de pleurer chaque fois que j’en parle depuis que j’en ai fait. Je tapote aussi en EFT quand je commence à vraiment avoir la gorge qui se ferme si j’en parle trop. Je ne suis pas vraiment certaine que ce sont tous mes efforts pour traverser une sorte de stress post-traumatique, ou si c’est le temps qui m’a aidée à pouvoir en parler sans devoir automatiquement pleurer.

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Directrice artistique et technique, catalyste biodégradable. - Artistic and Technical Director, biodegradable catalyst.

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