Cher Wyclef,
Excusez l’emploi plutôt cavalier de votre prénom. C’est présomptueux de ma part car nous ne nous connaissons pas mais si je commençais cette lettre par Cher Monsieur Jean, mes compatriotes penseraient que j’écris au mari de notre Gouverneure Générale….
L’annonce officielle est faite: vous, le musicien, avez décidé de vous présenter aux élections présidentielles en Haïti. Ce qui ne veut pas dire que vous pourrez entrer dans la course. Après tout, vous n’êtes plus résident du pays depuis des années et il est normal que la résidence soit un pré-requis pour être éligible. En fait, vous êtes bien plus américain qu’haïtien, ce qui soulève une question importante: qu’est-ce qui peut bien vous faire envisager d’abandonner une carrière musicale aux États-Unis pour les tranchées de la vie politicienne d’un pays que vous avez quitté quand vous étiez enfant? Après tout, votre fondation YELE Haïti, collecte de l’argent et y finance des projets depuis cinq ans. Pourquoi passer du financement de micro-projets au-devant de la scène politique avec tous les risques que cela comporte?
La présidence d’Haïti pour échapper aux impôts?
Est-ce pour échapper au service du revenu américain (IRS)? ça fait trois ans qu’ils vous réclament plus de deux millions de dollars en impôts. ((Voir recours officiels contre W. Jean à http://www.thesmokinggun.com/documents/celebrity/irs-hits-wyclef-21-million-tax-liens)) Mais quel artiste n’a pas eu maille à partir avec les impôts? Ce qui entâche réellement votre réputation c’est surtout que YELE Haïti est sous enquête pour ne pas avoir rempli à temps les documents comptables obligatoires et que, lorsque cela a été fait, des experts ont fait remarquer que plus de 400,000USD avaient « disparu » dans votre poche et celles de collaborateurs proches, sans justificatifs. Il semblerait que votre fondation soit gérée à peu près comme les finances d’Haïti ces dernières années. On en vient à se demander si c’est là un style de gestion que vous continueriez à appliquer en temps que chef du gouvernement…
Haïti: une boîte de Pandore
Mais il est aussi fort possible que le temps que vous avez passé à charrier des corps dans les décombres de Port-au-Prince au lendemain du tremblement de terre vous ait changé. Vous y avez au moins compris que reconstruire la capitale est le moindre des problèmes d’Haïti en ce moment. ((Article d’Esquire – The Country That Never Was http://www.esquire.com/blogs/politics/wyclef-jean-haiti-earthquake-interview)) Haïti est une boîte de Pandore qu’il faut purger et cette course à la présidence vous donnerait une chance de faire exploser cette boîte pour de bon.
Suivant la légende, ouvrir la boîte de Pandore libère tous les maux de l’humanité. Dans le cas d’Haïti, il faut se soucier de chacun de ces maux si l’on veut sortir le pays du chaos : certains sont internes mais beaucoup viennent de l’étranger. En tête du classement : les États-Unis et la France qui se disputent Haïti depuis des années comme deux molosses le feraient avec un os. Bill Clinton s’est excusé publiquement des dommages qu’il a causés à l’agriculture haïtienne pour protéger les intérêts des lobbys agro-alimentaires de son pays. Il n’a rien fait de plus que ses prédécesseurs pendant ses huit années à la présidence pour favoriser le développement d’Haïti. Aujourd’hui, il serait investi d’une sorte de grâce divine et serait capable de savoir ce qui est bon pour le peuple haïtien?
Mais les pires menaces viennent du Fond Monétaire International et de la Banque Mondiale. Cette dernière a publiquement reconnu son incapacité à intervenir efficacement en Haïti depuis des années ((Voir notre article Haïti 1 – les dollars d’Hispaniola))) mais c’est pourtant bien elle que l’on a chargée de superviser la distribution des fonds collectés dans le monde entier après le tremblement de terre. Le FMI, quant à lui, peut jouer les grands seigneurs en annulant la dette de Haïti. C’est la moindre des politesses. Ses grand gourous de l’économie sont directement responsables de l’état avancé de délabrement dans lequel le pays est enfoncé depuis bien avant janvier 2010. Après avoir forcé les gouvernements successifs à couper dans les budgets d’éducation et de santé, ils récoltaient les intérêts de prêts qui n’ont jamais servi au développement et au bien-être de la population. Laisserez-vous ces institutions s’amuser encore longtemps comme si le développement des Caraïbes était un grand jeu de Monopoly?
Plus grave que le tremblement de terre…
Au côté des menaces venant de l’étranger, la liste des problèmes internes qui assomment Haïti depuis des années est pas mal longue… 1) Oligarchie en place où quelques familles s’arrangent pour contrôler les ressources-clefs et exproprier ceux qui ne savent pas lire un acte de propriété. ((Voir notre article Haïti 2 – la maison des 3 petits cochons)) 2) Gangs et milices armées qui terrorisent toujours des pans entiers de P-O-P. Le bataillon spécial de l’O.N.U, la Minustah, interdit à ses soldats de pénétrer dans certains quartiers réputés trop dangereux, laissant ainsi les Haïtiens en proie à une terreur héritée des tontons macoutes. 3) Violence endémique contre les femmes et les enfants. Le viol a été criminalisé il y a trop peu de temps et rien ne semble être mis en place pour faire face à l’épidémie de viols qui sévit depuis des mois dans les camps de fortune. Les femmes continuent de trembler dès la nuit tombée, tout comme la terre a tremblé en janvier. ((Tent Cities Are Becoming Rape Epicenters http://humanrights.change.org/blog/view/in_haiti_tent_cities_are_becoming_rape_epicenters)) 4) Pas d’accès à de la nourriture réellement nutritive ou à l’eau potable, ce qui hypothèque toute une génération d’enfants dont le développement est définitivement compromis. 5) Déforestation massive due notamment à la dépendance énergétique sur la biomasse (charbon et bois de chauffage), 6) Scissions raciales et de classe vieilles de plusieurs décennies.
Rebâtir Port-au-Prince prendrait 40 ans au rythme actuel mais reconstruire Haïti risque d’être encore plus long et il est probable que les jours passés à charrier des corps au lendemain du tremblement de terre vous ont en effet préparé pour un tel travail. Beaucoup disent que vous êtes un homme capable de relever ce défi. Je n’y crois pas. Vous êtes Américain depuis trop longtemps et les Américains ont bien prouvé ces 30 dernières années qu’ils sont incapables, ou plutôt qu’ils ne veulent pas comprendre ce qu’il faut faire pour sortir Haïti de la misère. C’est bien de se sentir concerné par le sort des Haïtiens et de vouloir agir, encore faut-il savoir dans quel sens agir.
Courage et Espoir peuvent-ils tout régler?
Aurez-vous le courage d’aller à l’encontre de vos origines (vous venez d’une famille qui fait partie de l’oligarchie) et de votre éducation pour faire exploser cette boîte de Pandore qu’est Haïti ? Ou ferez vous comme tous ceux qui y ont pris le pouvoir ? Ils ont refermé prestement le couvercle, par intérêt, par peur ou par paresse. Pourtant, selon le mythe, une fois tous les maux sortis de la boîte, tout au fond on y trouve l’Espoir. Est-ce tout ce que vous représentez pour Haïti? Est-ce tout ce dont les Haïtiens ont besoin?
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