La lune en quartiers (Quartier 1- Épisode 8)
Written by Catherine // août 30, 2010 // Feuilletons, La lune en quartiers // No comments
D’abord attiré par Marianne, la jeune sœur de Loulette, Pierre amena dans ce foyer privé d’homme une ambiance inattendue et bienvenue. Chantant et dansant, metteur en scène inné, féru de pédagogie nouvelle après un stage auprès de Célestin Freinet , ce touche-à-tout était adoré de ses petits élèves séduits par cette approche si vivante de l’instruction. Il était aussi sollicité par les jeunes gens de la commune qui, en pleine guerre, appréciaient que l’organisation de fêtes et de pièces de théâtre ou d’opérettes leur soient offertes. Chacun pouvait y proposer son talent d’acteur, chanteur, danseur, costumier, couturier, électricien, menuisier et Renée était aux anges, pouvant compter sur le génie de ce fils adoptif pour la seconder.
Constamment dans la lune et par là-même sujet à de nombreuses bévues au quotidien, Pierre ressemblait trop à Marianne pour que l’idylle évolue vers un attachement stable. Loulette, joyeuse et en demande d’affection, était plus posée et semblait avoir un sens des responsabilités et un équilibre plus conformes à ce qu’attendait Pierre d’une femme. Orphelin qui n’avait pas ou peu reçu de tendresse féminine, entouré jusque-là de sœurs aînées elles-mêmes en manque et d’une tante toujours très occupée, plus instruit par ses livres que par son expérience, Pierre avait comme perspective une rencontre romantique. Extrêmement pudique en ce qui concernait son corps mais aussi ses sentiments, il composait missives et poèmes empreints d’une grande sensibilité qui ne pouvaient que séduire Loulette , en attente, elle aussi, d’un attachement qui la soustrairait à cette famille n’ayant jamais comblé son énorme besoin de tendresse.
Renée et ses deux filles firent le voyage en Bretagne pour faire la connaissance de l’oncle Eugène Gobart, veuf, et de ses trois enfants. Georgette, la fille aînée, leur fit, dès leur arrivée, comprendre qu’elle désapprouvait le fait que son cousin soit allé chercher une épouse hors de son terroir et, de plus, en Normandie ! Mais Eugène, récemment veuf, fit tout pour les mettre à l’aise et les accueillir avec sa gentillesse habituelle. Henri et Yvette , les deux autres cousins, n’avaient aucune objection à l’annonce de ce mariage, mais personne de cette famille n’eut la possibilité de se rendre aux noces prévues dans le Calvados.
Les deux jeunes gens se marièrent le 28 octobre 1944, après le débarquement de juin, et obtinrent rapidement, vu le manque flagrant d’enseignants, une affectation dans une école à deux classes pourvue d’un logement à l’étage, à Vieux, village situé à une douzaine de kilomètres au sud de Caen . Petite commune qui deviendra célèbre suite aux fouilles archéologiques exhumant des ruines gallo-romaines, Vieux attendait la fin de la guerre avec impatience et la venue de cette jeunesse pleine d’enthousiasme ne pouvait que ravir ses habitants accueillants.
Loulette, comme toutes les jeunes mariées de cette époque, sans protection prévue, attendit très vite un bébé, mais la grossesse se termina au sixième mois, laissant la jeune femme dans un grand désarroi tant son envie d’enfant était forte. Très douée pour tricoter, comme sa grand-mère le lui avait appris, elle avait déjà bien avancé une layette qui n’allait malheureusement pas servir cette fois-ci.
Pierre, très informé des nouvelles techniques éducatives, Directeur de l’école avec son épouse comme suppléante, essaya de détourner leur chagrin en investissant toute leur énergie dans l’éducation et les loisirs de leur commune. Le médecin avait prévenu Loulette qu’elle aurait beaucoup de difficultés à avoir un bébé et qu’elle devait de toute façon attendre avant de pouvoir à nouveau espérer une grossesse.
Deux ans après cette immense peine, un nouveau bébé s’annonçait et, dès le début, Le médecin prescrit le repos total pour donner toutes les chances à la maman et au petit à venir. Ma mère, toute jeune femme de 22 ans, ne mit aucun obstacle à cette directive, un enfant étant tout ce qu’elle désirait le plus au monde. Malgré les différences aussi bien culturelles que de caractère et d’ambition qui commençaient à miner le jeune couple, tout fut mis en œuvre pour que cette grossesse aille à son terme. Pierre, élevé dans une famille où tout le monde mettait la main à la pâte, savait faire la cuisine et y prenait même du plaisir, les mamans du village venaient aider au ménage, la solidarité villageoise n’allait pas se démentir.
Et le 9 juin 1947, à 15h25, à l’étage de la petite école de Vieux, après de longues heures d’un accouchement difficile, je venais au monde 46 ans après le décès, le 7 juin 1922, de mon grand-père paternel. Je ne savais pas encore que j’étais un enfant de remplacement à en croire la psychogénéalogie étudiée bien plus tard.
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