Le canapé aux tentacules

Written by  //  août 23, 2010  //  Le deuil  //  No comments

Mafia_Tentacles

Jeudi 8 octobre, notre installation à Montréal est on ne peut plus concrète : le bail est signé et le loyer versé. Les lits sont montés (on y a même déjà dormi), la table et les chaises aussi. Il ne manque que la « pièce maîtresse », et la voilà qui passe le pas de la porte : le canapé tentaculaire. Je m’vois encore m’affaler dessus, l’esprit ailleurs, ne réalisant pas trop où je suis, ne sachant plus trop qui je suis. Soudain, le canapé prend vie. Ses coussins m’aspirent au plus profond des ténèbres. De longs tentacules surgissent du dossier pour me ligoter toute entière. J’ai envie de hurler. De tout brûler. De repartir sur la route…

Pourquoi ? M’y voilà : Cela fait 10 mois ou presque que l’avion nous ramenant d’un long voyage aux Antipodes s’est posé sur l’asphalte de l’aéroport international de Bruxelles. Cela fait 10 p’tites semaines à peine que j’ai quant à moi réellement atterri. Aujourd’hui, il semblerait que la seule façon de VRAIMENT en venir à bout avec ce deuil qui s’éternise soit de m’exprimer sur le « côté obscur de la force », autrement dit, le retour à la « vie réelle ». Petite rétrospective pour ceux qui n’ont pas suivi la fabuleuse aventure de la famille Dejaeg’ : L’été 2008, après s’être débarrassés de presque tout ce qu’on avait accumulé au fil des ans, avoir finalisé les démarches pour immigrer au Québec, et fait le tour d’à peu près tous les foyers abritant amis, parents et autres proches, ma p’tite tribu s’est envolée en direction du pays des kangourous. La tribu en question : une pitchounette de même pas 2 ans ; un ptibonhomme de 5 ans ; un chum aventurier et plus que tanné de la ridicule course contre la montre, le pognon et le matériel dans laquelle on s’était embarqué ; et pis moi, jeune maman rêveuse, passionnée de voyage et en quête d’aventures EXTRAordinaires… Au programme : 10 mois – étirés à 11 – pour barouder autour de l’Australie toute entière, découvrir la Nouvelle-Zélande toute entière, briller dans la pratique du carpe diem au sein des archipels polynésiens et de leurs plus ou moins proches îles voisines du Pacifique-Sud, s’éblouir du charme de l’île des dieux, et s’imprégner de la sérénité singulière de l’ancien royaume du Siam et de ces autres contrées de l’Asie du Sud-est qui, autrefois, composaient l’Indochine… Les bonus : les sourires, les fous rires, les cris, les crises et les pleurs – 24h/24, 7j/7, 30j/mois – de nos loulous adorés aux batteries systématiquement rechargées à bloque le matin venu, alors que les nôtres (de batteries), n’ont cessé de se décharger petit à petit. Jusqu’à plus de jus ! Une expérience de vie littéralement EXTRAordinaire, fabuleuse, lumineuse…bien qu’épuisante.

Mais revenons-en à notre sujet : le retour à la réalité, ça se passe comment ? Ou plutôt, ça se gère comment ? Et bien je dirais que pour commencer, ça ne se gère pas du tout ! Ben, non, comment gérer un tel choc géographique, climatique, rythmique et culturel ? À froid et sans aucun recul ? C’est tout simplement impossible ! Parce que revenir entier d’un tel voyage, c’est déjà costaud, mais en revenir indemne pour repartir presqu’aussitôt en terre nouvelle, et en vue d’une sédentarisation cette fois, c’est une toute autre histoire. Vous me direz qu’on a justement eu de quoi s’habituer aux imprévus, aux environnements nouveaux, aux différentes cultures, aux climats extrêmes et aux situations de crises. Et vous aurez raison. J’avoue d’ailleurs que je pensais être blindée. Que l’immigration n’était en somme qu’un petit détail à côté de ce qu’on venait de vivre. Mais j’étais un rien à côté de la plaque. Un retour à la vie réelle, dans un tel contexte qui plus est, c’est disons, déroutant, déconcertant, carrément déstabilisant…pour les êtres fragiles que sont les adultes, je précise ! Les enfants, ces rois de l’instant présent, de l’enchantement spontané, de la magie des p’tites découvertes, de l’insouciance pure et légère, se sont, eux, INSTANTANÉMENT acclimatés à leur nouveau pays d’accueil. Pour nous, « adultes qui pensons trop », ce fut une autre affaire.

La rupture de rythme a été dure à encaisser. D’une vie de nomades, on est passé à une vie on-ne-peut-plus sédentaire. Vous parlez d’un « léger » changement de rythme ! Ensuite, le retour du matériel dont on était si fier de s’être libéré nous a complètement fait paniquer. On devait penser, en vendant meubles et voitures et en distribuant toutes nos affaires avant le voyage, que plus jamais on n’aurait besoin de chaises pour s’asseoir, de divan pour s’affaler, de table pour manger, de lit pour dormir ! En réalité, à peine avions-nous trouvé notre petit nid sur le Plateau, que je réalisais que sans rien à l’intérieur, ça allait pas le faire. Et le jour où les meubles sont arrivés, je me suis sentie prise au piège. Un sentiment qu’est venu renforcer notre canapé neuf se transformant soudain en monstre venu d’ailleurs… À quelle sauce allait-il donc me manger ?

Soudain, les tentacules du monstre se sont déployés pour venir s’enrouler autour de mon corps tétanisé, m’étouffant lentement. Ensuite, d’énormes ventouses ont surgi de la plante de mes pieds dans le but évident de me garder clouée au sol. Mon rythme cardiaque s’est mis à ralentir. Bing ! Le songe se dissipe. Bing ! La réalité frappe : te rev’là ancrée, ma grande ! Les fesses posées sur un joli canapé certes, entourée de meubles ma foi sympa c’est vrai, mais ça y est, welcome back à la sédentarisation!

Et alors ça fait quoi ? Et bien, moi qui étais tannée de m’balader avec des valises à défaire et à refaire, la poussette à transporter partout, les doudous et les jouets à déballer et remballer, j’ai tout à coup été prise de panique à l’idée de ranger les vêtements dans un placard ! Heureusement, mon p’tit nid montréalais, je l’adore et l’ai adoré dès le premier instant. Et j’peux vous dire que c’est le genre de détail absolument pas superflu étant donné le gros blues post-voyage qui s’entêtait à vouloir s’emparer de moi et d’ma moitié ! Il l’a fait, croyez-moi. Il s’est bien installé, incrusté même, de l’automne naissant à la fin de l’hiver. Me maintenant suspendue entre le songe d’une aventure unique et la panique d’un retour à la vie « réelle ».

Et puis, comme par magie, le blues s’est fait de plus en plus modeste. Le lâcher-prise s’est mis à opérer. Lentement mais surement. Le printemps et son renouvellement prometteur se sont manifestés avant l’heure. Les montréalais fraîchement sortis de leur hibernation ont remis de la vie dans les rues et les ruelles. Les cris de joie des enfants se sont mis à ricocher contre les murs des maisons du voisinage. La vie de quartier a repris ses droits. Les portes se sont ouvertes. Le réseau s’est élargi. Nos cœurs se sont réchauffés. Une vie toute en couleur s’est remise à m’apprivoiser… Aujourd’hui, nos âmes sont en extase. Qu’il fait bon vivre à Montréal ! Quelle chance avons-nous eu hier de vivre cette belle aventure aux antipodes. Quel privilège avons-nous aujourd’hui de vivre celle-ci pleinement. Enfin !

La conclusion ? C’est qu’un retour à la « vie réelle » ça n’se gère pas comme ça, en quelques heures d’avion, ni quelques semaines de sédentarisation. Faut laisser faire le temps. Lui faire confiance surtout. Garder confiance toujours. Et puis avancer à nouveau. Et songer au prochain voyage. Peut-être…

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