La lune en quartiers (Quartier 1- Épisode 12)
Written by Catherine // septembre 24, 2010 // Feuilletons, La lune en quartiers // No comments
Après des vacances bretonnes et parisiennes selon le pli habituel, la rentrée 1952 nous vit arriver à Kairouan, au centre de la Tunisie. Nous habitions un appartement dans un petit immeuble réservé aux instituteurs expatriés et nous avions l’électricité ! le progrès était en route. J’avais été admise en cours préparatoire puisque je savais déjà lire et écrire. Je fréquentais donc l’école des filles alors que mes parents enseignaient chez les garçons, il n’y avait pas encore de mixité à ce moment-là.
La vie d’expatriés continuait à plaire à mes parents malgré les évènements qui se profilaient à l’horizon. J’ai le souvenir de manifestations dans les rues de Kairouan et je scandais à la fenêtre, comme les protestataires : « ya ya Bourguiba ! » jusqu’à ce que ma mère vienne me faire taire, de peur de la réaction des autorités. Mes parents étaient connus pour leur engagement syndicaliste et leur appui à la montée du mouvement indépendantiste tunisien, d’autant que Bourguiba s’était déclaré en faveur de l’égalité des hommes et des femmes, fait rarissime dans un état musulman. Il allait, en 1956, concrétiser cet engagement qui avait permis, en grande partie, son arrivée au pouvoir.
Les discussions politiques animaient les soirées festives de la colonie et ma mère reprochait souvent à son mari de trop s’engager auprès de ses collègues arabes, partisans du départ de la France. Elle craignait les représailles de l’administration coloniale et elle eut la peur de sa vie un jour de classe. En effet, j’avais l’habitude d’attendre mes parents dans la cour de l’école des filles et nous rentrions déjeuner ensemble chaque midi. Un beau jour, mes parents ne me trouvèrent pas au lieu de rendez-vous et, des enlèvements d’enfants ayant déjà eu lieu dans cette région très indépendantiste, ma mère s’affola et courut chercher la directrice de l’école qui habitait sur place. Branle-bas de combat pour tous les enseignants qui se réunirent et commencèrent les recherches jusqu’à ce que l’un d’eux jette un coup d’œil dans ma classe et m’y trouve, tranquillement assise à ma place. On peut imaginer le soulagement éprouvé par le petit groupe d’enseignants mais aussi leur étonnement suite à mes explications : j’étais restée là car la maîtresse, me trouvant trop bavarde et remuante pour mes 5 ans, m’avait menacée de me mettre le midi au pain sec et à l’eau, sans récréation ; je l’avais prise au mot, bien dépitée d’ailleurs d’attendre ce fameux pain sec car j’avais faim. L’institutrice était confuse, mais cela prouvait que j’étais encore trop jeune, et donc très crédule, pour fréquenter une classe d’enfants qui avaient souvent deux ans de plus que moi. Mes parents comprenaient bien que mes bavardages n’étaient que la traduction d’un ennui en classe car j’avais déjà appris ce que les autres enfants commençaient à assimiler, à force de vivre dans la classe préparatoire de ma mère. Mon père aurait voulu créer une école Freinet, en particulier pour des enfants autonomes comme je l’étais à l’école. Mais, pour cela, il fallait rentrer en France car il n’était pas question de faire des expériences dans une école tunisienne gérée par le protectorat français.
Un autre souvenir me revient de cette époque kairouanaise : le père Noël, à qui je croyais fermement malgré l’athéisme ouvertement exprimé par mes parents, m’avait amené un petit scooter, très avant-gardiste. Il avait d’ailleurs coûté tous les présents prévus, mon père et ma tante Marianne de passage ayant dépensé toute la somme allouée aux fêtes pour acheter ce cadeau très original mais onéreux. Je m’amusais donc un jour sur l’immense terrasse de l’appartement de fonction, donnant de grands coups de guidon à droite et à gauche, le klaxon se déclenchant à chaque mouvement, jusqu’au moment où le guidon se bloqua, l’avertisseur hurlant en continu. Affolée, je me précipitai vers la porte d’entrée de l’appartement, mais celle-ci était fermée et j’ai encore le sentiment d’avoir attendu un temps extrêmement long, frappant de toutes mes forces sur le seuil, avant qu’on vienne m’ouvrir et décoincer mon guidon pour faire cesser ce vacarme. J’ai longtemps rêvé de cet instant où je me suis crue abandonnée et dans l’impossibilité d’ouvrir cette porte qui paraissait immense pour mes yeux d’enfant de 5 ans.

L’ambiance était déjà tendue dans ce pays en proie aux troubles de la décolonisation à venir. Les enfants partageaient, sans s’en rendre compte, les peurs des adultes exprimées dans les conversations de salon.
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