La lune en quartiers (Quartier 1- Épisode 9)
Written by Catherine // septembre 3, 2010 // Feuilletons, La lune en quartiers // No comments
Trois ans passèrent dans la campagne normande, rythmés par les petits maux et avatars de ce bébé tant espéré mais aussi par l’installation professionnelle et sociale du jeune couple très apprécié de la population rurale. Il a souvent été fait mention du landau qui trônait dans la salle de classe de la jeune mère, puis du parc qui permettait à cette enfant très sage de ne pas quitter l’environnement maternel. Destinée à apprendre à lire et écrire aux plus petits, Loulette inscrivait déjà chez sa fille, en la liant très tôt à sa pratique professionnelle de pédagogue, l’envie d’apprendre et de partager ses connaissances.
Les représentations théâtrales de Noël succédaient aux sorties de classe dans la nature pour y apprendre la vie, ce qui était une véritable révolution en ce temps-là . Puis les fêtes de fin d’année venaient clore une scolarité que tous appréciaient bien des années plus tard, en témoignèrent les manifestations de reconnaissance et d’amitié adressées par les petits élèves de cette école primaire devenus adultes. Le certificat d’études sanctionnait alors ces cinq années d’études et Pierre eut la fierté d’y voir réussir la plupart de ses « grands ». Les parents soucieux de récupérer leurs enfants pour les récoltes et le travail de la ferme finissaient souvent par se laisser convaincre que l’instruction publique laïque serait un atout appréciable dans la vie de ces petits paysans.
Loulette qui avait souvent été obligée, avec sa sœur, d’attendre ses parents sur les parvis de la loge maçonnique pendant que ses petites amies profitaient de leur famille, n’avait aucune attirance vers ce mouvement de pensée. Pierre, pourtant très admiratif de sa belle-mère Renée, brillante intellectuelle et, comme lui, autodidacte très cultivée, ne pouvait être attiré par une organisation discrète dont le rituel contreviendrait à son tempérament naturel de rebelle. Il avait adhéré très jeune au Parti Communiste, pétri d’idées égalitaires dont il avait longuement discuté avec ses pairs lors de son passage à l’école primaire supérieure. Son enfance si douloureusement amorcée, vécue dans des milieux modestes et travailleurs, ne pouvait que le guider vers une pensée socialiste. La scission du Congrès de Tours, en 1929 avait été commentée devant le petit Pierre par son père adoptif, Eugène , et avait laissé des traces. Cependant, sa distraction habituelle lui faisait oublier de régler ses cotisations au Parti et il finit par en être ainsi radié. Loulette , dont la fidélité à sa famille, même si elle n’en avait pas conscience, lui faisait adopter une conduite analogue dans bien des domaines, penchait plutôt vers un parti socialiste plus rassembleur des petits- bourgeois et intellectuels de l’époque et que ses parents avaient officiellement rallié. Elle avait alors été secrètement ravie de la radiation de Pierre, pensant d’ailleurs qu’il était plus anarchiste que communiste étant donné sa liberté de pensée. Leurs discussions à propos de l’Histoire étaient homériques, Danton et Robespierre se faisant face, et cela toute leur vie commune.
Différences de milieux, différences de pensée, beaucoup de choses opposaient Loulette et Pierre qui se retrouvaient dans l’amour de leur petite fille et la passion de leur métier. Renée et Camille, à la fin de la guerre, avaient décidé de demander leur mutation à Paris et se retrouvaient donc loin de leurs enfants. Mère Line et Gabrielle étaient décédées, aucune famille n’était maintenant proche de ces jeunes gens. Une fausse-couche, à 4 mois, avait ramené au sein du foyer la tristesse de ne pouvoir fonder une grande famille. Il fallait trouver une diversion à cette dépression.
Assez résignés à n’avoir qu’un seul enfant, mes parents me couvèrent particulièrement et ma mère avait constamment peur qu’il m’arrivât malheur. Tout ce que je faisais était commenté, j’étais la petite princesse de cette famille réduite. Il leur parut surprenant qu’à deux ans je finisse par surnommer ma grand-mère Renée : Mannée et mon grand-père Camille : Pati, surnoms qui leur restèrent le restant de leur vie.
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