La lune en quartiers (Quartier 1- Épisode 21)

Written by  //  janvier 29, 2011  //  Feuilletons, La lune en quartiers  //  No comments

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Après de sérieuses disputes dont la violence verbale me paniquait, mes parents finirent par trouver un arrangement de vie dont l’époque était coutumière et je me retrouvai à partager le lit de ma mère pendant que mon père s’installa pour une longue période dans ma chambre.

Mes nuits devinrent dès lors très tourmentées et j’avais bien du mal à m’endormir et, donc, à me réveiller pour aller à l’école. Mon petit monde semblait s’écrouler et j’étais persuadée que ma famille allait éclater mais l’époque ne se prêtait pas encore à des séparations faciles et il fallait faire comme si tout allait bien. J’aurais souhaité leur dire mon désarroi et la peur que j’avais de leur séparation mais je jouai le jeu qui m’était indiqué et pris l’habitude de ne rien dévoiler de mes inquiétudes. L’insomnie devint une compagne que j’apprivoisai petit à petit, m’inventant des histoires et des jeux pour passer le temps sans faire de bruit. Feindre le sommeil devint un automatisme, mais je finis par très peu dormir, mes parents lisant très tard au lit. Tant qu’une lampe de chevet était allumée et que je sentais un des mes parents éveillé, je calmais facilement mes craintes, mais, dès que la maison était endormie, je me faufilais dans le salon adjacent à nos chambres et entrouvrais un volet afin de laisser passer un rayon de lune, appréhendant énormément l’obscurité.

Ma mère était devenue très amie avec une institutrice, jolie veuve et maman d’un petit garçon un peu plus jeune que moi et qui devint mon alter ego. Juliane et Loïs venaient très souvent chez nous et j’avais désormais un compagnon de jeux qui me permettait de quitter enfin le monde trouble des adultes. Beaucoup de petites amies de l’école et certains enfants d’amis de mes parents aimaient bien venir jouer à la maison, mais avec aucun d’entre eux, au bout d’une année tamponnaise, n’existait la complicité qui nous liait, Loulou et moi. Il était le petit frère que je n’avais jamais eu. Je n’avais pas besoin de lui dire la détresse qui m’habitait constamment suite aux altercations familiales de plus en plus nombreuses. Il vivait lui-même un grand désarroi, sa mère étant enceinte de son amoureux qui ne la voyait qu’épisodiquement, sa famille de la grosse bourgeoisie réunionnaise n’admettant pas une métisse créole provenant d’un milieu modeste. Nous n’avions pas besoin de parler de nos craintes provenant de la conduite incongrue de nos génitrices observées ensemble de notre œil critique car Loulou venait de plus en plus souvent passer de longs moments, et même dormir, chez nous. Il nous suffisait, enfant unique l’un et l’autre, de nous évader dans un imaginaire alimenté par nos lectures et les nombreux films que nous reproduisions des nuits entières, pendant que nos parents et leurs amis fermaient les bals qui se succédaient chaque fin de semaine, distraction fort prisée de ces années-là. Ils rentraient au petit matin pour déguster le riz chauffé ou la soupe à l’oignon sans se douter que nous n’avions pas fermé l’œil tant nos jeux nous tenaient en éveil. J’avais trouvé en Loulou un acolyte capable de ne pas céder au sommeil comme tous mes autres amis qui dormaient, les bienheureux, la tête posée sur l’oreiller. Nous faisions ainsi la grasse matinée le dimanche, applaudis par nos parents persuadés que nous récupérions ainsi de semaines d’école fatigantes. Le dimanche après-midi, nous avions la permission d’aller au cinéma pour refaire le plein d’images. Il existait, au Tampon, un cinéma qui passait trois films d’affilée, chaque samedi soir et le dimanche en matinée. Nous y fîmes provision d’une culture cinématographique assez désuète et de piètre qualité car il était difficile d’obtenir les dernières productions françaises et nous nous contentions d’anciens films, le plus souvent hollywoodiens, de série B pour la plupart. Nous pouvions ainsi réinterpréter tous les Alan Ladd du Far West, les péplums qui nous donnaient une vision étrange de l’Histoire, les comédies musicales des années quarante avec Esther Williams la sirène athlétique, Fred Astaire le merveilleux danseur de claquettes ou Doris Day dont la doublure nous donnait une conception de l’art vocal assez surannée. Mais ces après-midi qui nous voyaient enfermés dans une salle assez poussiéreuse, au milieu d’hommes qui fumaient et accompagnaient de leurs encouragements cow-boys et gladiateurs, restent dans nos mémoires comme de merveilleux moments d’évasion qui n’appartenaient qu’à nous.

Il nous était interdit d’aller au parterre, sur des bancs de bois douteux que partageaient les jeunes gens de la campagne proche. Nous trônions au balcon, sur de vrais sièges qui avaient vraisemblablement fait longtemps le bonheur d’autres salles mais que nous trouvions très confortables et même luxueux. Une petite loge était séparée du reste du balcon et abritait la plupart du temps de vieilles dames amies du propriétaire du cinéma. Souvent veuves et craignant la populace, elles arrivaient, solitaires, maniérées et sentant bon la poudre de riz, représentantes d’un autre âge. J’admirais leurs vêtements venant d’un autre siècle et les bijoux dont elles se paraient. Personne ne se serait jamais permis de prendre leur place dans la petite loge autrefois destinée aux notables dans ce qui avait été le seul théâtre du sud de l’Ile.

About the Author

Parallèlement à une vie professorale universitaire traditionnelle et à un parcours de formations multiples en développement personnel, j’ai pu bénéficier de l’enseignement de Maîtres européens, africains et asiatiques au cours de nombreux longs séjours à l’étranger. Cela m’a permis de concevoir une approche originale fondée sur le feng shui, la numérologie, le tarot, la psychogénéalogie et les constellations familiales. Installée au Québec depuis 7 ans (Montréal et Bromont), je donne des conférences, j’anime des constellations familiales et je reçois en consultation chez moi ou chez les patients. www.HarmonieInterieure.com

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