La lune en quartiers (Quartier 1- Épisode 26)
Written by Catherine // mai 27, 2011 // Feuilletons, La lune en quartiers // No comments
Une fois de plus, il allait me falloir apprivoiser une nouvelle école et, cette fois, il ne s’agissait plus d’une petite école de campagne comme j’en avais eu l’habitude. Je rentrai en sixième classique avec un professeur par matière, des changements de classe dans un établissement qui me sembla immense le jour où mes parents vinrent me présenter à la Surveillante Générale, Mademoiselle Legros . Elle avait une grosse voix et m’effraya au premier abord mais je reconnus vite chez elle une tendresse pour toutes ses élèves qui la respectaient énormément. La Directrice du lycée, Madame Lapierre, nous reçut rapidement, sans doute par égard pour un collègue de collège. Elle respirait la bonté et me sembla un recours possible en cas d’ennui. Toutefois, je ne m’attardai pas à mes impressions premières tant j’appréhendai le départ de mes parents. Effectivement, le soir vint où ils durent repartir et, penchée sur le balcon du coin des rues Jules-Auber et de la Compagnie, je regardai s’éloigner la 203, un grand trou dans le cœur. Les nuits qui suivirent me semblèrent interminables, j’étais aux aguets, l’insomnie ne me quittant plus. J’avais punaisé, au-dessus de mon lit, auprès de celui de Loulou que je n’osais réveiller, une photo de maman que j’embrassais souvent, un énorme vide m’absorbant alors. Mangeant et dormant peu, je restais menue et petite, on me surnomma « moustique », ce qui me convenait tout à fait.
Heureusement, l’installation dans ma nouvelle école m’accapara et je m’adaptai très vite à cette scolarité jusque-là ignorée. Je côtoyai désormais des filles de la bourgeoisie locale ou d’expatriés et une infime partie d’enfants douées venant du reste de l’île, l’école républicaine devant justifier sa devise égalitaire. Même si l’enseignement laïc restait gratuit, il était difficile pour des parents aux revenus modestes d’envoyer leur enfant étudier à la capitale. Mais il n’existait aucun racisme entre nous. D’origine européenne, africaine, malabaraise, chinoise ou indienne, le plus souvent métissé, l’écolier réunionnais apprenait ainsi la tolérance sans trop s’en rendre compte, c’était ainsi et nous nous en portions bien.
Une école catholique, « L’immaculée Conception » rassemblait tout de même les filles de notables rarement métissées, nous nous ignorions superbement. Le lycée imposait comme uniforme un chemisier blanc et une jupe à notre guise. Il va de soi que nous faisions assaut d’originalité dans le choix de ces vêtements. Il n’était pas conseillé de parler créole entre nous, mais nous ne nous gênions pas, avec mes camarades de la campagne, pour y revenir dans la cour de récréation. Je passais aisément du créole au Français, ajoutant à celui-ci un petit accent réunionnais qui étonnait mes professeurs.
Dès le premier trimestre, pour faire mentir ma mère, je collectionnai de mauvaises notes en latin que j’exécrai. Les mathématiques devinrent ma bête noire, je me rattrapai cependant en décrochant la première place en rédaction et orthographe. Mettant mon père en fureur, nous avions une enseignante en langue anglaise tout à fait ignorante de cette langue. Elle nous faisait répéter des listes de mots affichés sur de grands tableaux, censés nous apprendre l’accent anglais. Si bien que j’en avais fait un jeu avec certaines compagnes du fond de la classe. Les big, pig, sheet, shit devenaient couic, zic , tic tic et autres onomatopées qui n’allaient guère aider à notre compréhension de cette langue. Il était difficile de trouver des enseignants qualifiés surtout en langues et cette dame avait été recrutée localement parce que sa famille venait de l’Ile Maurice où on était sensé parler anglais.

